LA PISTE ANIMALE, enquête patrimoniale pour créer des liens de voisinage dans les quartiers nord de Marseille.
La Piste animale est le nom du processus d’enquête patrimoniale porté par un groupe d’habitants et d’habitantes dans les quartiers nord de Marseille en 2025-2026. Coordonné par la coopérative Hôtel du Nord et l’association Bureau des Guides du GR13, ce dispositif d’exploration urbaine par la marche à pied a fédéré tout un réseau d’énergies locales : des associations des cités, des artistes, une bibliothèque municipale, des amis chercheurs, des éleveurs et de nombreux habitants et habitantes motivés.
Pendant un an, une enquête a été menée par le groupe sur la thématique des animaux dans l’espace urbain. Avec pour point de départ des histoires personnelles, la recherche s’est nourrie d’expériences de terrain, de savoirs universitaires, d’échanges de connaissances pratiques. Il en a découlé de nombreuses productions écrites, musicales, cartographiques ainsi que deux balades publiques présentées à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine : une marche patrimoniale guidée à plusieurs voix ainsi qu’une transhumance moutonnière pour relier des quartiers séparés par la fragmentation urbaine. En sus de ces formes multiples, cette démarche collective a produit une expérience émotionnelle et relationnelle forte. Afin de tenter de la restituer, ce récit écrit à dix mains propose de mêler description analytique et récits personnels.
Comprendre la ville et tisser des liens
La démarche de l’enquête patrimoniale habitante est portée par la coopérative Hôtel du Nord depuis 2010, avec pour point d’appui la Convention de Faro sur la valeur du patrimoine pour la société (Convention de Faro, 2005). Mettant l’accent sur les significations et les usages vécus, la Convention soutient la réappropriation des enjeux liés à la mémoire et à la transmission par les habitants et habitantes d’un territoire : plus que des objets ou des lieux, le patrimoine peut être défini comme la manifestation d’attachements permettant de faire récit collectif, de générer du lien social et de mettre en partage des ressources locales.
Depuis sa création, Hôtel du Nord a porté de nombreux projets collectifs liés au patrimoine des quartiers nord de la ville, peu identifiés par les institutions. Dans le sillage des travaux menés par Christine Breton, conservatrice du patrimoine de 1995 à 2005 et membre fondateur d’Hôtel du Nord, pour valoriser les éléments culturels des 15 et 16 arrondissements, les enquêtes portées par des habitants et usagers investissent des sujets liées aux transformations urbaines de ces quartiers, tels que perçus par les humains et par les non-humains qui cohabitent dans ce milieu urbain.
Ayant pour nom de code “le mille pattes”, en référence à la composante pédestre de ces explorations urbaines, les enquêtes habitantes menées chaque année avaient pour vocation de prendre un jour l’animal comme point d’entrée. L’expérience d’une transhumance inter-quartiers réalisée en septembre 2024 en association avec “Le mouton marseillais”, troupeau dédié à l’éco-pâturage urbain, a motivé le choix de la thématique des animaux pour le chantier collectif de l’année suivante. Non seulement parce que ce sujet suscitait une forte mobilisation, mais aussi parce qu’il constituait une manière d’explorer l’évolution des quartiers nord sous un nouveau prisme, en mêlant approche sensible, connaissances scientifiques et créativité collective.
Récit de la première séance de travail à Saint-André chez Jeanne, par Nicolas, habitant de la colline de la Pelouque.
Où suis-je ? On dirait que c’est chez quelqu’un, mais que le portail est ouvert pour tous. Je passe en tout cas la porte, poussé par une invitation (“ça va être sympa”) et surtout par une intuition. Qui sont ces gens qui font cercle, sous une lumière chaleureuse et sur des chaises disparates ? Beaucoup se connaissent, mais ils paraissent bien différents, d’âges et d’origines. Et quelle étrange conversation, où chacun se met à citer un animal emblématique du quartier ? “Ici à Marseille, la bête incontournable, c’est le rat !”, commence l’un. “Ou alors le gabian, son équivalent ailé”, rétorque l’autre. “Pas du tout, ici, dans plein de jardins, il y a des poules”, proteste une autre. “Eh oui, et sur les balcons, ce seraient les moutons ?”. On cite aussi le cheval, le chat, la chauve-souris, le loup, le limaçon, la iule, la mante religieuse, le dauphin, et bien d’autres…
Chacun partage un souvenir, explique, revendique. On se chambre aussi, et c’est un joyeux tour de table, mais qui permet quand même de s’écouter, et puis de se regrouper.
Avec pour totem la chèvre -la chèvre sauvage qui rôde sur les collines qui entourent la ville-, je me retrouve avec deux personnes inconnues, qui n’ont pas du tout les mêmes points du vue que moi-. Pour moi, la chèvre dévaste mon jardin, elle ruine mes plantations, et donc mes espoirs. Pour l’autre, cette liberté retrouvée sur les marges urbaines, c’est la morale inversée de l’histoire de M. Seguin ; pour le troisième, qui prépare vaguement un film documentaire, c’est un sujet social qui implique plusieurs maires et Brigitte Bardot (sa fondation en tout cas).
La mission de notre attelage ? Suivre la piste de cet animal pour mener des enquêtes de terrain, arpenter, voir, rencontrer, interroger… Dans quel délai ? “Quelques mois”… Sous quelle forme ? “Comme vous voulez”…. Où tout cela va-t-il mener ? “On ne sait pas encore, on verra en marchant”. Alors, on est allé, on est venu, dans les rues et dans la colline.
On interroge des ingénieurs et des bergères; on porte des chevreaux, qui venaient juste de naître, on touche les belles cornes. On rassemble les infos, on devient presque incollables, en tout cas prêts à partager notre jeune science.
Surtout, comment dire, on devient amis. Surtout, il y a les contacts avec les autres groupes, celui des oiseaux, celui des insectes, des poules… Les rendez-vous se renouvellent : à nouveau dans la salle sous le platane, mais aussi dans le jardin au bout de l’impasse, ou le grand parc un peu oublié derrière la cité, ou encore à la bibliothèque municipale, mise dans la confidence. C’est comme un cercle qui se construit, qui s’élargit. Depuis 25 ans que j’habite ce quartier, cela fait combien de temps que je n’étais pas sorti de mes trajets de routine, que je n’avais pas exploré les environs ? Combien de temps que je n’avais pas autant connecté ?
Et voilà que cette nouvelle bande vocalise, chante, entonne à pleins poumons. Et voilà, que, moi aussi, je gonfle mes poumons, que je bourdonne, que je chante même. Normalement, ce n’est pas possible ; ça , je ne fait pas, pas en public. Une surprise de plus, mais -je ne le savais pas encore-, ça ne faisait que commencer.

Une enquête collective à Mille pattes
Ayant renoncé à choisir un seul animal comme emblème de notre recherche, le groupe du “Mille Pattes” décide de se lancer sur la piste des multiples empreintes animales qui se déploient dans le nord de Marseille, territoires urbains mais aussi friches industrielles, collines et littoral. La méthode d’acquisition de connaissances est fondée sur l’exploration à l’échelle de la marche à pied, ce qui permet d’emprunter des chemins de traverse et de réaliser des rencontres souvent inattendues et stimulantes. Celle avec Pierre Gras, centenaire et mémoire vivante des luttes sociales écologiques des quartiers nord, a ainsi était particulièrement stimulante : porteur d’un projet de réhabilitation du “chemin des bestiaux”, petite traverse qui longe la Cité du Parc Saint-Louis et qui témoigne de l’époque où les animaux traversaient la ville pour la nourrir, Pierre a communiqué sa motivation, ses connaissances et ses chansons.

De manière souple -en petites équipes et en grand groupe- les différents animaux (les chèvres sauvages, les poules, les oiseaux, les chiens, les insectes..) ont été investigués : en allant à leur recherche tout d’abord (identification des poulaillers de quartier, pistage du troupeau de chèvres sauvages des collines de la Nerthe, interviews de promeneurs de chiens..), en se référant à des spécialistes (bergères, anthropozoologue, chiroptérologue, agent de la voirie en charge de la régulation des animaux errants, entomologiste..) par des lectures et des rencontres, par des sessions d’observations guidées (écoute des chauves-souris, comptage d’insectes, pistage des loups). La collecte et la digestion de ces savoirs se combine avec l’échange de connaissances et d’expériences internes au groupe qui chacune à leur manière témoigne de l’entrelacement des histoires animales et humaines dans la ville : Marc-Medhi a travaillé dans sa jeunesse aux abattoirs de Marseille et se souvient de l’industrialisation de la production de viande, Taous réactive dans sa mémoire le filage de la laine tel qu’appris en Algérie, Pierre partage sans cesse des chants qu’il compose depuis des années et qui mêlent hommage aux goélands, aux vaches et récit de lutte pour la qualité de vie dans les quartiers (écouter la voix de Pierre louant les vaches Ah ! Les vaches ! Pierre.m4a). Afin de se fabriquer une mémoire collective, chaque séance de travail est transcrite sous la forme d’un récit, partagé aux membres du groupe et mis en ligne en accès public sur le site de la coopérative Hôtel du Nord (lien).
Récit d’une séance d’enquête collective aux anciens abattoirs de Marseille devenus “Ecole de la deuxième chance” par Marc-Medhi, habitant de Consolat-Saint Louis.
C’est une horloge qui nous accueille à l’entrée monumentale de ce que furent les abattoirs de la calade. Figée dans une tour comme figée dans le temps, elle qui marquait les minutes de reste à vivre des bêtes innocentes et belles, voilà qu’elle-même a terminé son propre décompte mortel.
Elle abrite aujourd’hui le pigeon malicieux qui a su se doter d’ailes pour échapper à l’homme prédateur et, comme une vengeance pour ses frères animaux, ce minuscule a rempli d’une montagne de fiente cette tour autrefois magnifique et trop arrogante.
Nous venons de traverser les lieux d’où les fiers capitaines débarquaient les moutons par milliers de leurs bateaux dit « moutonniers. »; ces doux agneaux venaient des steppes Algérienne et, par la route moutonnière la bien nommée, ils embarquaient pour leur premier et dernier voyage « la traversée de la méditerranée ».
Nous sommes accueillis dans ces lieux devenus école où les élèves perdus par le système retrouvent une seconde chance.
Après la visite des locaux mêlant superbement l’ancien et le moderne, nous avons pu découvrir les outils de formation, de la mise à niveau scolaire à un restaurant pédagogique, puis nous nous sommes tous réunis autour de Pierre, notre pétillant centenaire qui nous a régalé de ses souvenirs tout en lyrisme et dans la joie.
Que de souvenirs de jeunesse sont remontés dans mon cœur et font vibrer mon âme.
Il me revient avec nostalgie mes premiers boulots d’été où le tri des carcasses de viande m’ont fait sortir de l’enfance innocente et j’ai le souvenir macabre de l’animal tout juste abattu m’offrant comme un dernier cadeau sa chaleur afin d’apaiser mes mains meurtries de froid par la viande congelée.
L’enquête a permis aux participants et participantes de collecter des informations et de produire un grand nombre de contenus : écrits, illustrations, cartes, textes, photos, installations, performances, broderies, dessins. Ces contributions spontanées ont été partagées au sein du groupe tout au long de l’année et ont nourri une émulation collective.
La présence d’artistes-habitants, professionnels ou amateurs, soutient cette dimension artistique, via des productions propres ainsi que le partage de compétences spécifiques. Aux productions individuelles s’ajoutent la proposition collective de la chorale de quartier “la bande passante”, animée depuis plusieurs années par Willy et Jeanne, chanteurs et habitants de Saint-André et Mourepiane, dont le répertoire accompagne la démarche patrimoniale. Celui de cette année s’est inspiré de chants traditionnels ou contemporains qui ont fini par devenir des hymnes repris par le groupe à l’occasion de chaque rencontre.
La production collective, accompagnée par un savoir-faire artistique, s’est également située du côté de l’apprentissage de pratiques artisanales. Les moutons ayant constitué un socle important de notre imaginaire de départ, les gestes autour de la laine ont été activés au cours d’un atelier proposé par le collectif d’artistes SAFI. L’atelier a eu lieu à la cité de la Castellane, dans le parc de la Jougarelle, qu’investit depuis plusieurs années l’association de femmes “Les Baguettes magiques”, complices régulières des marches patrimoniales d’Hôtel du Nord. Des enfants, des habitantes de la Castellane ainsi que des membres du groupe de “la piste animale” ont travaillé la laine brute, l’ont transformée et cardée toute une journée, laquelle s’est achevée par la célébration du centième anniversaire de Pierre.


Partager l’enquête
L’abondant contenu produit tout au long de l’année a été partagé lors d’événements publics sous la forme d’une carte synthétisant les connaissances acquises et les productions écrites et dessinées, et durant deux déambulations publiques : la balade patrimoniale du “chemin des bestiaux” et la déambulation festive de “La transhumance à saute-quartiers”.

Le recto de la carte représente les rencontres animales, réelles ou imaginaires, faites pendant l’enquête ainsi que les deux itinéraires des marches publiques organisées pour les Journées Européennes du Patrimoine.

Au verso, une synthèse des connaissances et des productions écrites de l’année.
Cette carte a été distribuée pendant les deux balades publiques programmées pour les Journées Européennes du Patrimoine 2025.
La balade dite “Le chemin des bestiaux” a constitué un premier tronçon allant du quartier de la Calade jusqu’à Saint-Louis. Une cinquantaine de marcheurs ont suivi l’itinéraire proposé, guidé de manière polyphonique par les participants et participantes de La Piste animale.

Les interventions ont été variées et à l’image des sensibilités de chacun et chacune : récit d’anecdotes personnelles, intervention théâtralisée, restitution de connaissances acquises grâce à des lectures et des rencontres avec des spécialistes, lecture de paysage, chansons… La parole habitante a également accueilli celle de Michaël Seigle, archéozoologue, sur le sujet du processus de domestication.


Récit de la balade patrimoniale par Michaël, habitant des alentours de Lyon, invité par le collectif à partager son savoir scientifique.
En traversant les quartiers d’une aussi grande ville que Marseille, on a parfois tendance à oublier que les humains ne sont pas les seuls à occuper ces espaces. De fait, ce territoire est pleinement partagé avec d’autres vivants, comme toute la promenade nous a permis de le vérifier. Chaque intervenant et intervenante nous a montré à sa manière (poétique, immersive, historique…) la place qu’occupent les chiens, les chats, les oiseaux sauvages, les poules, les pintades, les chauve-souris… ou qu’occupait, il n’y a pas si longtemps encore, le bétail grand et petit qui traversait les quartiers nord. C’est un espace complètement anthropisé mais rempli de vie animale que cette promenade nous a permis de percevoir grâce au travail minutieux, curieux, créatif et passionné de ces habitants des quartiers nord. À titre personnel, ce fut une expérience joyeuse d’échange, de science participative et de découverte menée par des amoureux de leurs espaces de vie.
La balade a traversé plusieurs lieux enquêtés au cours de l’année, en suivant particulièrement la piste du “chemin des bestiaux”, soit celle parcourue par les animaux destinés aux abattoirs. Ayant été fortement influencé par l’initiative de Pierre autour de la valorisation de la mémoire de la traverse conduisant les bêtes de la gare aux abattoirs, le collectif a décidé d’y organiser une exposition éphémère. Une petite action citoyenne et sauvage qui complète la réhabilitation technique de ce chemin, réalisée par la ville sur le compte du budget participatif, en rendant visible sa valeur patrimoniale.
Cette exposition s’est faite sous la forme d’un encollage d’éléments d’archives issus du processus d’enquête, de photographies prises pendant l’année ainsi que de textes écrits par les membres du collectif. A leur arrivée, les marcheurs ont été invités à choisir chacun un animal en plastique parmi tous ceux dissimulé dans les cavités du mur, à s’approprier son cri et à participer à une expérience de chorale collective basée sur des représentations graphiques de chants d’oiseaux.


La journée s’est achevée dans le jardin d’un membre du collectif, par une écoute de chauve-souris conduite par une chiroptérologue, un apéritif partagé, et le visionnage d’un documentaire sur le grand Rhinolophe.

La deuxième journée publique a repris la forme de la transhumance expérimentée en 2024, comme moyen de relier de manière festive différents quartiers : suivre la piste des moutons de l’association Le mouton marseillais -et de leurs besoins spécifiques en termes d’accessibilité et de pacage- pour dessiner un cheminement inhabituel au sein de territoires marqués par la fragmentation urbaine. Rassemblant un public d’environ 200 personnes, cette déambulation a pleinement restitué la dimension créative et festive de la démarche d’enquête patrimoniale.







Récit de la transhumance “à saute quartiers” par Fadila, habitante de la Castellane.
La Jougarelle est devenu un joli tableau dessiné avec des jolies mains d’enfants et de familles fières d’avoir réussi un rêve : celui de rendre le sourire et la beauté au parc [de la Jougarelle]. Le passage des moutons tant attendus a fait de cette journée la plus belle : les sourires des enfants, les mamies dansent avec la laine entre les mains, la chanson de “la piste animale” résonne dans le parc. Marchons tous ensemble, moutons, enfants, familles avec nos bâtons décorés, du parc [de la Jougarelle] vers [le parc de] la Pelouque en passant par le cœur de la Castellane, pour continuer notre fête.






Les auteurs et autrices
Le collectif du Mille-pattes est un groupe d’habitants des quartiers nord de Marseille, appartenant à la coopérative Hôtel du Nord, dont le but est l’exploration et la découverte, par la balade, de leurs quartiers et de leur environnement.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Collectif du Mille Pattes (1 juin 2026). LA PISTE ANIMALE, enquête patrimoniale pour créer des liens de voisinage dans les quartiers nord de Marseille. Bioarchéologies. Consulté le 11 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16axg

